Un (trop) joli crayon nommé IA

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Un (trop) joli crayon nommé IA

Un sentiment de déjà-vu m'envahit depuis plusieurs mois et années. Ça a commencé avec des débats furieux sur LinkedIn, Substack, Reddit et autres plateformes. Pseudos anonymes et experts reconnus s'empoignent sur ces places publiques numérisées, à coups de prédictions sur l'IA : phénomène ou révolution ? Sous les likes, les commentaires, les partages, le débat s'étend à tous les domaines depuis l'arrivée de ChatGPT fin 2022. Il s'affine aussi, à mesure qu'on observe les marchés financiers, les annonces de Sam Altman (CEO de OpenAI) ou Dario Amodei (CEO d'Anthropic), et les futurs possibles qu'offrent ces technologies.

En parallèle à cela, la course contre le FOMO technologique (fear of missing out, qu'on peut traduire par peur de manquer un événement important) s'intensifie. Une frange de la population tente de rester à jour sur les avancées ou les risques de la GenAI. Pas toujours par envie, souvent par peur d'être mise sur la touche professionnellement. Les journaux et les cours en ligne nous bombardent d'alertes sur l'érosion de notre valeur sur le marché du travail si nous ne restons pas à la page. Au niveau des entreprises, ce serait une question de survie. Toute boîte qui remettrait en question la valeur de cette nouvelle vague risquerait l'obsolescence.

Alors, d'où vient ce sentiment de déjà-vu ? Ne serait-ce pas la première fois que nous courons dans tous les sens à la suite d'une nouvelle technologie, présentée comme un paradigme inédit ?

Il y a dix ans, des dynamiques similaires avaient eu lieu avec l'émergence de… la blockchain ! Pour info, la blockchain est la technologie derrière les cryptomonnaies, mais pas que : elle permet de décentraliser les échanges de manière transparente et sécurisée. Vers 2016, alors que les rues étaient envahies par des fans de Pokémon Go à la recherche de Pikachu, que les filtres-chiens de Snapchat avaient la cote et que PPAP devenait le clip qui redorera le blason de l'humanité, le concept de Satoshi Nakamoto devient populaire auprès de la Silicon Valley et de tous les lieux de rencontre des tech bros dans le monde. La blockchain devient rapidement le Pokémon rare.

Une vague de blockchain-solutionnisme envahit alors toutes les organisations adeptes du digital, les pitch decks des startupers et les corporate suits.

La jubilation est réelle. Ainsi que les investissements. Des hackathons au budget faramineux voient le jour. Je participe à l'un d'entre eux. Faisant partie des 3 % de femmes présentes, j'attire l'attention de l'équipe de communication de l'événement et prends la parole sur mon envie d'appliquer la technologie à des fins environnementales et sociales. Tout le monde n'a pas la paix mondiale en tête. De nombreux projets tournent autour de la finance, des assurances et de l'immobilier. Les grandes boîtes s'engouffrent dans des projets de blockchain, engageant autant les équipes d'ingénieurs que de marketing à parler en long et en large de la blockchain dans les médias.

Vous avez un problème ? Est-ce que vous avez essayé la blockchain ?

Le vrai problème, c'est que d'année en année, à l'exception de quelques projets niche, la technologie ne tient pas ses promesses. Les investissements sont coûteux, les transactions plus lentes que les bases de données classiques. Si les cryptomonnaies ont encore le vent en poupe auprès des spéculateurs, la blockchain, elle, tombe dans une trappe que les startupeurs et investisseurs recouvrent allègrement de leur nouveau joujou (l'IA).

Est-ce que toutes les technologies suivent le même parcours ? Non. Internet, par exemple, après le crash des années 2000, revient de manière disons plus sereine.

Mais les nouvelles technologies semblent adopter une tendance similaire en trois phases :

  1. Expérimentale, la phase bac à sable : on teste la technologie, on se trompe, on estime ou on oublie les risques. Dans cette phase, il y a peu voire pas de régulation.
  2. Tendance, la phase Wolf of Wall Street : on se transforme en Leo DiCaprio, sourire aux lèvres et coke au nez. Les entreprises se lancent dans une course à l'innovation. Certains gardent un œil sur les lois et les procès qui commencent à émerger.
  3. Mature, la phase post-douche froide : le cynisme émerge. Elle est souvent précédée d'une forme de crash technologique ou financier. C'est la phase « ça passe ou ça casse » qui teste la durabilité de la technologie.

Certain·e·s argumenteront que nous sommes déjà en phase 3 avec l'IA. En réalité, le monde est réparti entre ces trois phases. Une partie de la population et des entreprises voient l'IA en phase de maturation (ou de crash, selon leur posture). D'autres commencent à peine à s'y risquer. Une partie des entreprises est en plein dans la hype. Enfin, certain·e·s n'ont pas envie d'être sur la courbe du tout (ce thème-là sera pour le prochain essai).

Aujourd'hui, je me concentrerai sur la phase 2, la plus problématique. C'est celle qui donne lieu au techno-solutionnisme.

C'est quoi le techno-solutionnisme

Le techno-solutionnisme est la rencontre entre nos biais cognitifs et la technologie. C'est notre faculté de voir la technologie comme la réponse à (presque) tous nos problèmes.

Au niveau de l'entreprise, cela prend la forme d'une carte joker sortie à l'infini à la table de l'exécutif. Par exemple : et si l'IA pouvait nous aider à [insérer tâche] ? Sur fond de productivité, on suggère une technologie alors que d'autres solutions, plus complexes mais mieux adaptées à l'ampleur du problème, devraient être priorisées.

C'est la même chose pour nous, au jour le jour. Nous pouvons, par exemple, utiliser l'IA comme moteur de recherche, comme assistant designer ou administratif, parfois même comme psychologue. Quand d'autres ressources sont disponibles ou seraient plus judicieuses, nous sommes biaisés vers l'utilisation de cette nouvelle technologie à portée de main.

Il y a deux problèmes majeurs au techno-solutionnisme.

Le premier, c'est que ce n'est peut-être pas la solution. Souvent, le problème est plus complexe qu'il n'y paraît et la technologie ne tient pas compte de nombreux éléments clefs. Dans ces cas-là, la réponse ressemble plus à un ego-boost qu'à une vraie solution.

Il y a de nombreux exemples. Parmi eux, celui du chatbot Tessa. Aux États-Unis, l'association nationale pour les troubles alimentaires (NEDA, National Eating Disorders Association) avait mis au point un chatbot pour aider les personnes à la recherche de guidance. Tessa ne s'est pas contentée de les rediriger vers les ressources officielles, elle a donné des conseils minceur. Après le scandale, l'organisation s'est rendu compte que, au-delà des problèmes rencontrés par sa solution, un chatbot, même avec les meilleures intentions, n'aurait jamais dû remplacer une interaction humaine dans ce contexte-là.

Ensuite, ce n'est peut-être pas un problème.

La technologie nous donne une confiance débordante pour tout régler. C'est comme donner un crayon à un enfant. Le monde devient une grande feuille de papier à colorier. Tout pourrait être mieux avec l'utilisation de cette technologie multicolore que nous tenons dans la main.

Lancé en 2024, le Humane AI Pin promettait de remplacer le smartphone. Pensant répondre à une fatigue des téléphones portables, la start-up avait développé un pin à porter comme une broche. Au-delà des problèmes du gadget, la vision même de l'entreprise était biaisée : elle partait du principe que la société voulait se libérer de son smartphone pour... accrocher un assistant sans écran sur son tee-shirt.

Alors, comment échapper au techno-solutionnisme ?

De mon côté, à travers mes expériences, j'ai développé une réaction allergique aiguë au techno-solutionnisme. Non seulement il nous fait perdre du temps, de l'énergie, de l'argent qui pourraient être redirigés vers des domaines en manque criant de ressources, mais il ressemble trop souvent à un symptôme de la sacro-sainte mentalité de la Silicon Valley, qu'on appelle aussi Egoland.

Alors, j'ai pensé à trois petites astuces à l'attention de toustes ceux et celles qui cherchent à utiliser ou développer une technologie pour répondre à un problème. Ces trois ingrédients sont inspirés de plusieurs techniques, et surtout du design thinking, qui vise à trouver la meilleure solution.

  1. Est-ce vraiment un problème ? Beaucoup pourraient répondre « oui » du tac au tac. Mais ce que je vous demande ici, c'est de prendre une longue inspiration et d'observer ce problème : est-il le symptôme d'un problème plus large, plus complexe ? Les personnes directement concernées vous ont-elles dit que c'était un problème ? Avez-vous repéré ce problème parce que vous avez envie d'appliquer une solution déjà choisie ?
  2. Est-ce que vous comprenez bien le problème ? Disons que vous avez décidé de régler la fonte des glaces avec votre nouvel algorithme. Connaissez-vous bien ce domaine ? Avez-vous parlé aux experts des glaces, aux ours polaires, etc. ?
  3. Avez-vous pensé à toutes les solutions possibles ? Vous avez parlé à tout le monde sans y laisser votre peau, vous êtes confiant et bien entouré. Ne commencez pas à construire une solution. Pensez d'abord à tout ce qui pourrait aider à résoudre ce problème, ouvrez votre perception, débiaisez-vous autant que possible.

Avec ces trois points en poche, peut-être arriverons-nous à glisser plus rapidement et plus sereinement dans la phase finale de l'adoption des nouvelles technologies, celle de la maturité, celle où on ne vous vend pas la technologie comme de la magie, mais plutôt comme un outil avec un usage spécifique.

Et alors, sereins, nous pourrons utiliser notre énergie à bon escient. Parce qu'il ne faut pas oublier que c'est à cela que sert avant tout la technologie : à étendre nos capacités, nos forces, pour résoudre et construire, et non à colorier les murs du salon.