Faut-il écrire avec l'IA?

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Faut-il écrire avec l'IA?

Tout commence par un email. Cela débute toujours par un email (ou une lettre, pour Jane Austen). Pas n’importe quel email, mon email. Un message écrit en anglais, envoyé quelques mois auparavant à des collègues. 

Bien que ma recherche porte sur le contenu de l’email, c’est le format qui me frappe. Je peine à reconnaître mon écriture. J’emploie des mots anglais que je n’utilise jamais à l’oral. Je les tourne d’une manière élégante qui ne me ressemble pas vraiment. Pendant les premières secondes de lecture, j’admire la qualité de mes phrases. Ensuite, cet engouement se transforme en sentiment de gêne. Ce miroir déformant de mon style d’écriture et de mon vocabulaire semble crier INTELLIGENCE-ARTIFICIELLE-ON-N-ARRÊTE-PAS-LE-PROGRÈS à mon visage, mais d’une voix un peu nasillarde, genre film catastrophique noir-et-blanc; ou l’introduction d’un épisode de Black Mirror. 

Cet instant de cringe ultime me propulse dans une spirale de réflexion sur la place de l’IA dans l’écriture. Mes deux casquettes (écrivaine francophone et techy anglophone) me permettent d’aborder avec une schizophrénie que je qualifierais de bancale ou géniale selon les jours. 

S’il y a beaucoup à dire sur l’impact de l’IA sur notre vie, sur l’environnement, sur la reproduction voire l’aggravation des systèmes d’oppression, sur tous les espaces de création, je me concentrerai uniquement sur l’écriture dans cet essai. Quand je ferai référence à l’utilisation de l’IA dans l’écriture, elle combinera l’écriture générée et l’écriture augmentée, la première étant l’écriture entièrement générée par l’IA et la seconde étant l’écriture humaine aidée par l’IA (suggestions de mot, de ton, etc.). 

Arf je sens que cet essai va être un mea culpa rationnel sur mon utilisation laxiste de l’IA dans mes textes anglais. Mais je souhaiterais aller plus loin et proposer des pistes de réflexions sur l'utilisation de cette technologie dans l'art 101 de l'humanité, celui auquel une majorité d'entre nous ont accès: l'écriture.

D'une niche pour geeks à un outil universel

L’émergence de ChatGPT et ses compétiteurs en 2022 n’est pas le point de départ de l’histoire entre l’écriture et les robots. Pour moi, le début des années 2010 marque les débuts expérimentaux avec le Natural Language Processing (NLP, aussi appelé le traitement automatique du langage naturel en français). Pour celleux qui ne connaissent pas, c’est un ensemble de techniques qui permet à une machine d’interpréter, de manipuler, de résumer, de créer des textes. Dans mon travail et en dehors, je m’amusais à télécharger des librairies (des paquets de codes emballés et prêts à l'utilisation), les installer sur mon ordinateur et demander à ces fonctions d’évaluer la positivité d’un tweet ou le sujet principal d’un article de journal. 

Quand IA classique s’est transformée en IA générative, le NLP dit “avancé” a ouvert la porte à des tâches plus impressionnantes, notamment (la réponse est dans l’énoncé) la capacité de générer un texte lisible, complet, presque humain. 

Toute avancée amène son lot d’inconvénients. Pour le cas des LLMs (ces modèles de langage tentaculaires qui nourrissent votre IA), rendus accessibles au grand public, ça a été un tsunami d’idées révolutionnaires dans la forme et plates en substance. Le monde entier devient plus confiant, plus direct, plus incroyable. Les messages sont plus polis, structurés, sophistiqués. Linkedin se transforme en plaine de jeux de la platitudes extraordinaires.

En parallèle à cette déferlante de l’IA slop, je joue avec ces modèles émergents. Je commence peu à peu à leur ouvrir la porte aux formulations d'emails, aux révisions de documents, aux recherches poussées lorsque Google ne semble pas (ou plus) à la hauteur.

Je justifie cette intrusion de l'artificiel par mon manque de précision d'une langue, l'anglais, qui n'est pas la mienne. D'autres facteurs participent à ce vortex: la qualité croissante des modèles, le manque de temps , le besoin d’être au même niveau de perfectionnement du phrasé que les autres.

Sur ce dernier point, je remarque que la proposition de l’IA est presque toujours meilleure que la mienne. Je commence à trouver mon écriture naturelle anglaise morne, simpliste, répétitive. Je ressens une forme de dysmorphobie de mon écriture qui, en l’espace de quelques mois, n'est plus assez bien sans les précieux filtres des LLMs.

À cela s'ajoute le tentation de me rassurer avec l'IA. Avec ce perfectionnisme naissant, s'ajoutent des insécurités que la voix rassurante d'une IA me permet de diminuer. Je réalise aussi que ces conversations avec ma nouvelle amie l'IA me poussent vers un chemin dont j'ai moins le contrôle. Son ton confiant me caresse dans le sens du poil, j'éclipse un peu mon cerveau, déjà surmené.

Face à ce miroir déformant, je me suis infligée un tunnel sur la place de l'IA dans l'écriture que je suis ravie de vous présenter en deux parties: le texte (le résultat) et l'écriture (le procédé).

Le texte

C’est-à-dire, le résultat de l'écriture et ce qu'il se joue à sa réception, à la lecture.

Ici, trois phénomènes s’entrelacent: 

  1. L' uniformisation du langage 
  2. L’impact sur l’attention et la confiance dans le texte
  3. La conséquence croissante sur notre façon (humaine) d’écrire

L’uniformisation du langage

Beaucoup l’ont remarqué, les textes générés par l’IA vont partager des caractéristiques communes, des marques de fabrique comme: 

  • Les expressions: 
    • Les fameux parallélismes négatifs “ce n’est pas X, c’est Y” 
    • “Non seulement… Mais aussi…” 
    • “Que ce soit… ou…” 
    • “Force est de constater…” 
  • Les répétitions d’idées similaires sous des synonymes approximatifs
  • Les exagérations génériques: tout est grandiose, incroyable et… creux 
  • Les mots employés vont dans ce sens: crucial, enjeu, essentiel, robuste,... 
  • L'utilisation plus fréquentes d'anglicismes
  • Le ton plus confiant, plus affirmé, plus artificiel qui participe à la sensation de “ce texte a été écrit par l’IA”. Malcolm Gladwell décrit dans son livre “Blink” cet effet du thin-slicing, qui se traduit littéralement par fine tranche en français, et qui est l’idée qu’une personne peut se faire une opinion ou prendre une décision sur base de peu d’information et de manière instantanée. Dans ce cas-ci, une multitude de micro-signaux se rejoignent pour former le sentiment “instinctif” qu’un texte a été écrit par une IA.

Ces signes, biaisés par la façon dont les modèles ont été entraîné, participent à une première uniformisation du langage.

L’attention et la confiance

Quand un texte semble avoir été généré par une IA, mon cerveau se déconnecte, se désengage du contenu. Je prends moins de temps à le lire. Je le scanne pour en comprendre le contenu mais je ne m'y attarde pas. Même devant un texte bien écrit, l’absence humaine derrière ses mots crée une distance avec le propos. En gros, mon attention et ma confiance dans le texte sont proportionnellement décroissant avec le décèlement d'une IA.

Sur ce point, plusieurs études démontrent que, par le nombre de réactions ou les capteurs de mouvements des yeux, l'IA n'émeut pas les foules. Pour la version corporate de Facebook (Linkedin), le résultat de ce phénomène est plus concret: il y a deux mois, la plateforme a modifié son algorithme pour mieux cacher les posts qui semblaient avoir été développés par l'IA (et qui généraient moins de réactions).

Ces points 1 et 2 donnent lieu à un troisième phénomène:

les conséquences de l'IA sur l’écriture humaine

Elles se divisent en deux:

D’une part, nous écrivons plus facilement comme une IA: entourés de manière croissante par le vocabulaire des AI, nous assimilons et réutilisons plus souvent ses mots, même lorsque nous n’utilisons pas du tout d’IA. Nous mimons ce que nous entendons et lisons. 

D’autre part, pour se démarquer de cette écriture plastique, nous nous démarquons de l'IA en modifiant nos réflexes à la rédaction. Par exemple, j’emploie moins, voire plus du tout, le “—” que j’utilisais avant 2022. D’autres glissent des erreurs d’orthographe et de grammaire exprès pour donner de l’humanité à leurs phrases. La recherche d’authenticité a pris le dessus sur le perfectionnement. Vous remarquerez d’ailleurs que je glisse des erreurs de grammaire et d’orthographe pour vous prouver qu’aucune IA n’est intervenue dans ce texte. Ce qui ne faut pas faire pour se donner des airs d’humaine. 

De nombreux débats sur l’IA portent sur cette première partie: le rapport au texte et l’authenticité (ou l’impression d’authenticité) de celui-ci. Mais avec les modèles qui s’améliorent constamment et les personnalisations de style intégrées, la patte de l’IA, ainsi que le procès qu'on lui fait, vont s’amoindrir.

En mars, le New York Times a publié un quizz dans lequel deux types de texte étaient mis côte à côte: les uns écrits par un humain, les autres générés par l’IA. Ces derniers avaient été perfectionnés au point que peu d'indices sur l'origine du texte étaient laissés aux lecteurices.

Iels avaient pour mission de sélectionner leurs textes préférés. Cette décision reflétait une volonté non pas à savoir détecter l’IA mais à tester la présence de l’IA dans notre vie quotidienne et ses espaces créatifs. La passion des commentaires du quizz fut symptomatique de l'absence du je-ne-sais-quoi des textes artificiels. Même face à la perfection grammaticale, au vocabulaire élaboré, aux formules élégantes, une chair propre à l'expérience humaine semblait manquer à l'équation.

Cette chair, c'est ce qui prend racines dans l'écriture-même, dans le procédé de création. Que se passe-t-il de ce côté de l'échange?

L'écriture

Plusieurs années d’écriture créative ont façonné ma recette de la création. Chaque étape utilise différentes parties de mon cerveau, de mon temps, de mon énergie. Il y a trois grandes phases: la recherche, la rédaction, la révision. J’associe chaque étapes à la création d’un arbre (et ouais, je me prends pas du tout la tête en comparant mon texte à un joli conifère) avec des racines un tronc pour la recherche, des couleurs et branchages pour la rédaction, et le coup de pinceau final pour la révision. 

Ce jardinage est composé de dizaines de petites tâches que, pour notre exercice ici, je diviserai ici en deux groupes sur base de la métrique suivante: #mots/minute, ou nombre de mots recherchés, édités, écrits à la minute.

  • Les tâches productives (ratio #mots/minute élevé):
    • rechercher des références facilement accessibles
    • écrire les parties simples ou déjà réfléchies
    • revoir l’orthographe des mots  
  • Les tâches non-productives, que je préfère appeler contemplatives (ratio #mots/minute bas):
    • trouver la source obscure qui a traversé ma mémoire en écrivant ce mot, exploration de forums d’ultra-geeks, retourner l’internet dans tous les sens, tenter de comprendre pourquoi cette référence m'est venue en tête en parlant de ce sujet, faire ce lien dans le texte pour ensuite le mettre en bas de page, et puis le supprimer;
    • explorer une idée, en écrire les bribes, revenir là-dessus, me réveiller au milieu de la nuit avec un nouveau twist à cette pensée, prendre le temps de la digérer, lire ce qui a déjà été dit dessus, l'affiner;
    • me retrouver face à un mur créatif qui me pousse à regarder le vide pendant plusieurs minutes, faire des allers-retours dans l’appartement et puis dehors, sans but, à la recherche de l’idée ou du mot qui mettra fin à mon calvaire;
    • Faire un pas de côté, relire le texte à voix haute, enlever une virgule, remettre la virgule, ajouter des micro-références, revoir les répétitions et décider de les garder ou non.

Cette contemplation est non seulement une source de créativité, mais aussi une expérience humaine plus profonde que la formation pure d’un résultat. Elle est une évasion du temps, tout en bas dans l’échelle des priorités dans un système nous voulant plus productif chaque jour. Même si ce kidnapping de la contemplation n’est qu’un symptôme d’un système plus vaste d’incitants portés, de manière croissante, sur la quantité, l'introduction de l'IA dans nos vies a rajouté une pression supplémentaire à cette injonction à la productivité plastifiée.

La différence de qualité entre un texte écrit par l'IA et un texte non-écrit par l'IA devient dès lors la contemplation pour l'auteurice et la qualité de l'expérience qui nourrit ce texte pour les lecteurices.

(Je qualifie "qualité du texte", au-delà de l’orthographe et la logique de la narration, l'expérience humaine globale à la lecture du texte, la profondeur des idées, la connexion entre les lecteurices et les auteurices.)

Quand le texte est sous-traité entièrement ou partiellement à l'IA, une part d'humanité est retiré à l'expérience d'écrire. L'expression de soi et la connexion humaine qui devrait s'en suivre est altérée des deux côtés de l'écran ou de la page: les lecteurices ressentent un vide et les auteurices soufflent ce vide malgré elleux. Quand l'avènement de l’IA promet avant tout un gain de temps et de productivité dans la production de contenu, elle semble, de plus en plus, se transformer en coûts à l'expérience de l'écriture et la lecture, à la profondeur de l'échange, à la façon dont nous souhaitons façonner nos rapports.

Se pose dès lors un point d'arbitrage entre les coûts (contemplation, connexion, environnement, etc.) et les bénéfices (productivité primaire) de l'IA dans notre activité.

Mais alors, quand peut-on utiliser l'IA dans l'écriture?

Faut-il l'utiliser partiellement, la retirer entièrement? Je n'ai pas les compétences pour délivrer une réponse morale, un cadre éthique, une estimation du coût social et environnemental. En revanche, voici mes pistes de réflexions:

  • en définissant l'écriture comme une expérience profondément humaine et un espace de connexion avec les autres, je la retire du champ des activités accessibles à l'IA. Nos sensibilités à la place de l'écriture et sa qualité dans nos vies vont être la variable la plus importante dans cet arbitrage
  • Cette sensibilité est corrélée à notre réceptivité initiale, ainsi que notre expérience continue de l'IA. Au plus notre thin-slicing est entraîné à percevoir la superficialité augmentée de ce type de texte, au moins nous aurons envie de lui faire de la place
  • Notre propension a utilisé l'IA est aussi dictée par d'autres facteurs comme l'éducation et le temps, deux marqueurs de privilège. Je pense que, dans un monde qui risque d'être de plus en plus polarisé par l'IA, nous devons garder cela en tête et ne pas juger celleux qui utiliseront l'IA dans leurs écrits. Nous devons nous concentrer sur notre propre discipline, en discuter ensemble, et s'attaquer à la source du problème (spoiler: c'est le capitalisme).

De mon côté, je ne prétendrai pas ne plus jamais utiliser l'IA pour écrire et revoir un texte. Par contre, je ferai l'effort de revaloriser l'apprentissage et le temps de réflexion qui viennent avec l'écriture (quel que soit son objectif) et leur donner plus de place que le nombre de mots que j'écris. Je remettrai également au coeur de cet exercice la connexion avec l'audience qui, au bout du compte, devrait être la pièce fondamentale de l'équation (c'est beau ce que j'écris, je peux avoir le prix Nobel de Fifa maintenant?)

Finalement, peut-être que c'est cela que la question de l'IA dans l'écriture nous apporte: nous pousser à aller plus loin pour protéger, valoriser ce lien aux autres à travers nos écrits et notre précieuse contemplation.